Aujourd’hui, nous vous prĂ©sentons une vidĂ©o passionnante, bien que pas très rĂ©cente. Il s’agit d’une session de la ConfĂ©rence Mondiale des DĂ©veloppeurs du mois de mai 1997. Steve Jobs venait Ă peine de reprendre du service chez Apple, comme conseiller de Gil Amelio (qu’il n’avait pas encore poussĂ© vers la sortie). Lors de cette rĂ©union annuelle, Steve Jobs accepte exceptionnellement une sĂ©ance de questions-rĂ©ponses libres avec les dĂ©veloppeurs, dont certains sont très remontĂ©s contre ses premières dĂ©cisions.
Au-delĂ mĂŞme de l’Ă©loquence lĂ©gendaire du crĂ©ateur d’Apple, qui mĂ©rite le dĂ©tour (pour les lecteurs maĂ®trisant l’anglais), cet Ă©change est un moment historique. Il pose les bases d’une nouvelle vision de la marque, et ne se gĂŞne pas pour Ă©gratigner l’Ă©quipe dirigeante et les choix des annĂ©es passĂ©es. Il dessine aussi ce que sera l’Apple des annĂ©es 2000.
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Accueilli par une longue standing ovation, Steve Jobs prend le contrepied de l’orateur prĂ©cĂ©dent, et dĂ©laisse le pupitre pour s’installer (avec son jean rapiĂ©cĂ©) sur un tabouret, au plus près du public. Sans la moindre note, sans le moindre support, il prendra plusieurs fois le temps de la rĂ©flexion durant cet Ă©change, travaillant son argumentaire et ses mĂ©taphores avant chaque rĂ©ponse.
Dès la troisième minute, il explique le principe qui guide son action : faire d’excellents produits, car le marchĂ© informatique dispose encore d’Ă©normes trous qu’Apple peut combler.
La première question vise directement l’une des grandes dĂ©cisions de Steve Jobs : What about OpenDoc ? demande un dĂ©veloppeur immĂ©diatement très applaudi : qu’en est-il d’OpenDoc , cette technologie qui devait rĂ©volutionner l’Ă©criture et l’utilisation des logiciels et de leurs fichiers ? « It’s dead, right ? », rĂ©pond Steve Jobs du tac au tac : elle est morte, non ? Il se lève alors, et explique aux dĂ©veloppeurs qu’ils ont passĂ© beaucoup de temps Ă travailler sur des technologies portĂ©es par Apple, qu’il en est dĂ©solĂ©, et qu’il compatit, mais qu’il ne poursuivra pas la gestion erratique des dernières annĂ©es, comparant les crĂ©ations d’Apple Ă une ferme oĂą tous les animaux partent dans des directions diffĂ©rentes, « un tout infĂ©rieur Ă la somme de ses parties »… Se concentrer sur certains produits, explique-t-il, implique de devoir dire « non ».
Une deuxième question concerne la vision d’Apple qu’ont les journalistes, toujours prĂŞts Ă critiquer. Steve Jobs compare cette situation Ă celle de chacun d’entre-nous : nous changeons, et pourtant les gens s’adressent Ă nous sans tenir compte de ces changements. Mais les choses changent petit Ă petit : si elle prĂ©sente de bons produits, Apple obtiendra l’adhĂ©sion des clients et des dĂ©veloppeurs, et elle s’apercevra que la presse et l’action en bourse suivront.
La troisième question concerne la capacitĂ© d’Apple Ă initier les rĂ©volutions, Ă imposer ses standards. Steve Jobs rĂ©pond avec l’exemple de l’accès Ă Internet : le Mac, Ă force d’utiliser ses propres standards, s’est coupĂ© lui-mĂŞme du rĂ©seau. Apple ne doit donc pas chercher Ă tout prix Ă crĂ©er ses standards, mais rĂ©flĂ©chir aux technologies extĂ©rieures qu’elle doit adopter. Ne serait-ce que parce qu’il y a aussi beaucoup de gens intelligents qui ne travaillent pas chez Apple. Apple ne doit pas chercher Ă tout prix Ă ĂŞtre « diffĂ©rente », mais « bien meilleure ».
Steve Jobs revient ensuite sur son expĂ©rience chez NeXT, avec une gestion optimale des serveurs de sauvegardes. Dès la fin des annĂ©es 1980, NeXT disposait ainsi d’un rĂ©seau prenant en charge de manière transparente les sauvegardes de donnĂ©es, et Steve Jobs indique n’avoir jamais perdu un seul fichier en sept ans, sans jamais avoir eu besoin de lancer une opĂ©ration de sauvegarde. Il explique ensuite que chacun de ses ordinateurs chez NeXT, chez Pixar, ou Ă la maison, partagent les mĂŞmes fichiers. Avec l’arrivĂ©e de l’intranet Ă un gigabit/seconde, les ordinateurs pourront bientĂ´t se passer de disque dur ! Et qui mieux qu’Apple, une sociĂ©tĂ© verticalement intĂ©grĂ©e, qui fabrique l’ordinateur, conçoit le logiciel, et maĂ®trise l’interface utilisateur, peut y parvenir ? Avant de voir le monde PC mener cette rĂ©volution, on pourrait attendre le troisième millĂ©naire !
Ă€ ce participant qui demande ce qu’Apple fera pour les dĂ©veloppeurs, Steve Jobs rĂ©pond par une pirouette : qu’attendent les dĂ©veloppeurs pour travailler sur Rhapsody, le futur système d’exploitation issu des technologies de NeXT : Adobe n’a pas encore portĂ© Photoshop, Microsoft n’a encore rien annoncĂ©… La place est libre pour vendre des bizillions de logiciels ! « What are your waiting for ? ». Steve Jobs cite l’exemple de Concurrence , un logiciel de prĂ©sentation dĂ©veloppĂ© par la petite Ă©quipe de Lighthouse, qu’il utilise lui-mĂŞme pour ses prĂ©sentations. Avec dix-huit dĂ©veloppeurs, Lighthouse avait conçu une suite de cinq logiciels, dont chacun Ă©tait le meilleur dans son domaine, selon Steve Jobs. Et la proposition de Steve Jobs pour les dĂ©veloppeurs, c’est de leur fournir le système d’exploitation qui leur permettra Ă leur tour d’ĂŞtre les meilleurs. Il ne le sait pas encore, mais Steve Jobs remplacera quelques annĂ©es plus tard ce logiciel (rachetĂ© et abandonnĂ© par Sun) par son hĂ©ritier chez Apple, Keynote.
Steve Jobs s’Ă©tend un petit peu sur la force des petites structures, expliquant que les multinationales telles Adobe et Microsoft, Ă force d’agglomĂ©rer toujours plus de dĂ©veloppeurs, finissent par s’Ă©crouler sous leur propre poids. « L’Ă©nergie nĂ©cessaire pour communiquer avec un dĂ©veloppeur supplĂ©mentaire finit par effacer le bĂ©nĂ©fice de son arrivĂ©e ». Grâce aux outils fournis par Apple, 90% des ennuis traditionnellement gĂ©rĂ©s par les dĂ©veloppeurs, sont rĂ©glĂ©s Ă l’avance dans le système.
Ă€ un dĂ©veloppeur qui lui demande s’il pense pouvoir affronter les grands monopoles comme Microsoft et Intel, les seuls Ă bien faire leur boulot selon le Wall Street Journal, Steve Jobs lui raconte l’histoire d’Apple, lancĂ©e Ă une Ă©poque oĂą IBM rĂ©gnait en maĂ®tre sur l’informatique, bien plus qu’Intel et Microsoft. Pourtant, faute peut-ĂŞtre d’avoir lu le Wall Street Journal, quelques types ont créé l’ordinateur qu’ils voulaient, sans avoir peur des grandes compagnies. Steve Jobs donne ensuite un autre exemple : le client Mail intĂ©grĂ© Ă NeXT et Rhapsody est le meilleur du monde, alors qu’Apple utilise Eudora, qui est le plus mauvais. Pourquoi certains utilisent-ils de mauvais logiciels ? Il n’y a pas de rĂ©ponse Ă cette question. Mais cela ne doit pas empĂŞcher de vouloir crĂ©er les meilleurs produits.
Steve Jobs enchaĂ®ne avec l’une des phrases qui marquera son retour, et sa nouvelle manière de voir les choses : il faut en finir avec l’idĂ©e que pour qu’Apple gagne, Microsoft doit perdre. Ă€ l’Ă©poque oĂą l’on parlait du procès anti-monopole initiĂ© par le gouvernement fĂ©dĂ©ral contre Microsoft, Steve Jobs prend fait et cause pour son concurrent, ne serait-ce que parce que « le gouvernement fĂ©dĂ©ral lui-mĂŞme est un monopole » ! Steve Jobs fait le pari que Microsoft rĂ©alisera que le Mac est aussi un marchĂ© profitable. Steve Jobs annonce mĂŞme dĂ©jĂ Ă demis-mots l’accord entre les deux sociĂ©tĂ©s  qui sera annoncĂ© l’Ă©tĂ© suivant.
Steve Jobs est ensuite interrogĂ© sur le marchĂ© des clones de Macintosh. Il explique qu’il ne s’y oppose pas, et propose mĂŞme de ne plus imposer de contraintes matĂ©rielles aux cloneurs, pour pouvoir se concentrer sur le logiciel, et vendre celui-ci au juste prix. Il explique avoir proposĂ© une nouvelle politique, n’imposant plus de redevance sur le matĂ©riel, mais organisant une facturation selon le nombre de systèmes installĂ©s… mais prĂ©cise qu’il ne prend pas les dĂ©cisions !
Ă€ un dĂ©veloppeur qui l’interroge sur la possibilitĂ© que les ordinateurs se mettent plus au service des utilisateurs, Steve Jobs oppose une vision plus rationnelle : sur NeXT, il utilise une vingtaine d’applications, qui communiquent entre-elles et lui permettent d’avancer, sans avoir Ă se soucier des questions techniques. Bien mieux qu’il n’a pu le voir sur Mac ou sur Windows. La tâche d’Apple, durant les trois ou quatre prochaines annĂ©es, sera d’apporter ces technologies aux utilisateurs, avant de vouloir rĂ©inventer le monde… Steve Jobs fait le parallèle avec les technologies du Xerox PARC, oĂą quelques milliers de personnes ont dĂ©couvert des technologies que le Mac a offert Ă des millions d’autres.
Il revient ensuite sur la question de la productivitĂ© des dĂ©veloppeurs. PlutĂ´t que de s’orienter vers des solutions permettant de crĂ©er un logiciel sans ligne de code (aucune solution n’ayant trouvĂ© grâce Ă ses yeux), Apple prĂ©fère proposer un système qui Ă©limine la nĂ©cessitĂ© de 90% des lignes de code pour laisser les dĂ©veloppeurs se concentrer sur leur partie du boulot.
Steve Jobs parle ensuite de Jon Rubinstein, qui l’a suivi de NeXT Ă Apple en tant que responsable du matĂ©riel. Sa spĂ©cialitĂ©, c’est de rendre abordables des systèmes performants. Son rĂ´le, c’est d’emmener le hardware d’Apple en haut de la chaĂ®ne alimentaire ! L’occasion de rappeler qu’Apple ne garde pas de bonnes technologies sous le coude pour le plaisir, et que les Ă©quipes en charge de la stratĂ©gie des produits ont toute sa confiance. InterrogĂ© Ă ce sujet, Steve Jobs explique qu’elle ne doit pas encore communiquer au moyen de spots tĂ©lĂ©visĂ©s, très coĂ»teux, mais garder son argent pour faire son boulot. Et quand ce boulot sera fait, la presse se chargera d’annoncer en première page : « Apple is Back » ! En attendant, elle se contentera de publicitĂ©s papier.
Après cinquante minutes d’Ă©change, survient un moment de tension. Un dĂ©veloppeur apostrophe Steve Jobs, en le flattant tout d’abord, provoquant une rĂ©action de l’intĂ©ressĂ©, mimant le dresseur de lions se protĂ©geant avec son tabouret. Puis le ton change :
— Mister Jobs, vous ĂŞtes un homme brillant et influent. Mais sur les sujets que nous venons d’aborder, il est clair que vous ne savez pas de quoi vous parlez. Expliquez-nous par exemple en quoi Java peut rivaliser avec les concepts dĂ©veloppĂ©s par OpenDoc. Et quand vous aurez terminĂ©, peut-ĂŞtre pourriez-vous nous expliquer ce que vous avez fait personnellement durant les sept dernières annĂ©es ?
Murmures mĂŞlĂ©s de soutien, de rĂ©probation et de gĂŞne dans le public. La rĂ©ponse de Steve Jobs mĂ©rite d’ĂŞtre Ă©tudiĂ©e par tous ceux qui doivent faire face Ă un contradicteur :
— Vous savez, on ne peut pas plaire Ă tout le monde. Le plus compliquĂ©, quand on veut changer les choses, c’est qu’il y a des gens — comme ce monsieur — qui ont en partie raison.
Il reconnaĂ®t alors qu’il y a sĂ»rement des aspects d’OpenDoc qu’il ne connaĂ®t pas bien, peut-ĂŞtre meilleurs que tout ce qui existe par ailleurs. Mais comment faire en sorte que cette technologie s’intègre dans une vision cohĂ©rente ? Dans un ensemble qui se vendra pour 8 ou 10 milliards de dollars par an ? La volontĂ© de Steve Jobs, c’est de remettre l’utilisateur au centre des prĂ©occupations d’Apple, et d’en tirer les technologies utiles. Pas de crĂ©er des technologies pour ensuite tenter de les vendre au consommateur.
J’ai moi-mĂŞme souvent commis cette erreur, plus que quiconque dans cette pièce. Mes cicatrices le prouvent. Et lĂ [pour OpenDoc ], je sais que c’est le cas.
Puis il s’excuse auprès des dĂ©veloppeurs pour les technologies qu’il fera disparaĂ®tre. Il reconnaĂ®t que des erreurs seront faites. Mais que ses Ă©quipes travaillent dur pour crĂ©er les meilleurs produits. Et qu’elles mĂ©ritent d’ĂŞtre encouragĂ©es. Car les choses sont bien mieux ainsi qu’auparavant.
Un dĂ©veloppeur l’interroge ensuite sur les arguments qui permettraient de convaincre son employer de continuer Ă dĂ©velopper pour Mac. Steve Jobs lui promet alors qu’Ă l’avenir, il pourra concevoir un logiciel pour Mac bien plus rapidement, et le dĂ©ployer sur PC grâce Ă Rhapsody pour Intel.
Un participant lui demande ensuite ce qu’Apple va faire de Newton… Steve Jobs explique alors ĂŞtre en minoritĂ© au sein d’Apple. Il pense qu’une entreprise peut difficilement commercialiser avec succès trois systèmes d’exploitation. MacOS et Rhapsody occuperont le devant de la scène, et Steve Jobs ne voit pas comment poursuivre le dĂ©veloppement de NewtonOS, quelles que soient ses qualitĂ©s. Il poursuit en expliquant qu’un outil informatique nĂ©cessite un clavier, et doit ĂŞtre connectĂ© Ă Internet. Il ne veut pas d’un « truc pour griffonner ».
La dernière question aborde le rĂ´le de Steve Jobs au sein d’Apple. Il rappelle qu’il est revenu pour conseiller les dirigeants d’Apple, ce qu’il a fait en accompagnant la rĂ©organisation d’Apple, autour d’un organigramme simple et efficace, avec notamment Avie Tevanian Ă la tĂŞte du logiciel, Jon Rubinstein au matĂ©riel, et Fred Anderson aux finances. De quoi remĂ©dier au principal problème d’Apple : le manque de vision et de management.
Puis il invite les développeurs à essayer Rhapsody, pour se laisser convaincre. Nous avons une chance de faire quelque chose de vraiment bien , dit-il avant de quitter la scène.